Ce sucre, demande-toi d’où il vient!
Non, Pierre-Christophe, il n’y a pas eu besoin d’insistance pour que je vienne inaugurer cette poignante exposition ! Car, me retrouver ici, à Boulogne-Billancourt, est un grand moment !
Eh oui, j’ai habité cette belle ville de Boulogne-Billancourt de 2000 à 2002, durant des années décisives, celles durant lesquelles je préparais les concours administratifs (juste après sciences-po). Et ces années-là, parce qu’elles conditionnaient mon avenir, je ne les oublierai jamais. Je n’oublierai jamais les couloirs de l’espace Landowski, cette bibliothèque de Boulogne qui a hébergé tant de mes doutes et de mes espoirs ! C’est donc avec une grande émotion que je me retrouve parmi vous pour ce retour à des sources ! Merci Pierre-Christophe de m’avoir donné cette opportunité de retrouver, ici à Boulogne, une part de mes racines et tant de visages familiers !
« Quand
Quand donc cesseras-tu d’être le jouet sombre
Au carnaval des autres
Ou dans les champs d’autrui
L’épouvantail désuet »
Ces vers du poète Aimé Césaire ne m’ont pas quittée pendant que je visitais l’exposition photographique de Céline Anaya Gauthier. Comment restituer par le langage l’émotion que suscitent ces images, sinon par le détour poétique ?
Dans le désordre du monde et face au scandale de la misère, de l’exploitation extrême, le regard photographique appelle le vocabulaire du dénuement. Le chapeau du bracero, coupeur de canne à sucre. Les murs dépouillés des baraques des bateys – ces campements construits pour héberger les ouvriers saisonniers – sur lesquels des traits, des dessins à peine esquissés, des cœurs, des croix, exhibent, tout en retenue, les stigmates de ces destins naufragés. Des écrans d’écriture pour ces « esclaves arrimés de cœurs lourds ».
La vivacité des couleurs soutient la vigueur de la dénonciation. Des bleus rois pour ces « esclaves de «paradis ». Des roses et des verts d’enfants pour ces modernes « damnés de la terre ».
Plan large : une plantation sous des cieux illuminés, une figurine, noire, au loin - on dirait un tableau de Millet. Le corps est instrument, l’outil fait corps avec le coupeur de canne. Le corps parle.
« C’est une main tuméfiée,
Une blessée-main-ouverte,
Tendue
Brunes, jaunes, blanches,
A toutes les mains, à toutes les mains blessées,
Du monde »
Cette main blessée nous adresse un message : la proclamation de l’universel en chaque homme et le refus au nom des droits de l’homme de toutes les formes d’esclavage et de la traite des esclaves.
Universalité et humanisme. Des hommes, des femmes, des enfants plantent leur regard dans le nôtre, nous spectateurs. Cette femme sans âge, le visage incliné, la tête ceinte d’un fichu cyan, me rappelle le portrait de William Casby, né esclave, pris par Richard Avedon en 1963. Une photographie dont Roland Barthes, dans La chambre claire, disait qu’elle était « l’essence de l’esclavage ici mise à nu ». Un masque : « ce qui fait d’un visage le produit d’une société et de son histoire ».
La situation de ces immigrés haïtiens en République dominicaine, on la connaît, malheureusement. Permettez-moi de la rappeler en quelques mots : environ 500.000, c’est le nombre des travailleurs migrants d’Haïti présents dans les plantations dominicaines de canne à sucre. Proie toute désignée de réseaux clandestins de passeurs et de trafiquants, ils deviennent ouvriers saisonniers dans l’industrie de la canne à sucre dont ils resteront captifs, dans des conditions de vie insalubres, exploités et privés de leurs droits élémentaires.
En octobre 2007, une mission d’enquête de l’ONU sur les discriminations en République dominicaine concluait que « même s’il n’existe pas de politique officielle discriminatoire, il existe dans la société une attitude raciste profonde à l’égard aussi bien des Haïtiens que de leurs descendants et des Dominicains de race noire ».
L’immigration illégale s’accompagne toujours de la même cohorte de maux : discrimination, racisme, xénophobie, exploitation, violence.
Lors de la présidence française de l’Union européenne au deuxième semestre 2008, sous mon impulsion, nous avons accordé la priorité de notre action dans le domaine des droits de l’homme à la promotion et la défense des droits des femmes, à la lutte contre les violences à leur encontre. La lutte contre les formes modernes de l’esclavage et de la traite des êtres humains relève de ce combat.
Aux Nations Unies, les organes en charge des droits de l’homme, en particulier le Groupe de travail sur les formes contemporaines d’esclavage, recueillent les multiples témoignages sur les pratiques esclavagistes actuelles. Les conclusions révèlent qu’il n’y a pas de distinction nette entre les différentes formes d’esclavage. Les mêmes familles, les mêmes personnes, dès lors qu’elles sont exposées à l’extrême pauvreté, sont les victimes de plusieurs formes modernes d’esclavage : travail servile, travail forcé, travail des enfants, prostitution enfantine, trafic des êtres humains…
Ce Groupe de travail suit la mise en œuvre par les Etats signataires des trois conventions universelles relatives à l’esclavage : celle de 1926 sur la prévention et la répression de la traite des esclaves ; celle de 1949 pour la répression de la traite des êtres humains et de l’exploitation de la prostitution d’autrui ; celle de 1956 relative à l’abolition de l’esclavage.
La convention de 1926 définit l’esclavage comme « l’état ou condition d’un individu sur lequel s’exercent les attributs du droit de propriété ou certains d’entre eux ». Une définition élargie en 1956 pour inclure les pratiques et institutions en matière de servitude pour dettes, de formes serviles de mariage et d’exploitation des enfants et des adolescents.
Aujourd’hui, l’adaptation de nos instruments aux nouvelles pratiques esclavagistes doit se poursuivre. L’Organisation des nations unies, les autorités gouvernementales, les organisations non gouvernementales, les collectivités locales, tous les acteurs politiques doivent maintenir une extrême vigilance et sensibiliser l’opinion aux formes contemporaines de l’esclavage.
Je salue l’initiative de la ville de Boulogne-Billancourt qui nous réunit aujourd’hui, à l’occasion du lancement de la Semaine Nationale du Développement Durable, et qui présente le mérite de jeter sur la lutte contre l’esclavage un éclairage nouveau.
Comme chacun sait, la ville de Boulogne-Billancourt a fait du développement durable l’une de ses priorités. Cette année, Monsieur le Député-Maire, Mon Cher Pierre-Christophe, tu as choisi d’engager ta ville et ses habitants dans la Semaine Nationale du Développement Durable en proposant des actions de sensibilisation sur le thème « Vivons responsables ».
En inaugurant cette exposition, en prenant pour exemple le circuit de production du sucre – des plantations dominicaines aux morceaux que nous consommons – tu ouvres une réflexion sur le commerce équitable. Tu poses la question de la juste rémunération des producteurs, d’une éthique du commerce, du respect des droits de l’homme dans l’équilibre alimentaire du monde.
Monsieur le Député-maire, Mesdames et Messieurs les conseillers, je souhaite vous assurer de mon total soutien dans votre démarche. Cette initiative nous rappelle, à nous tous citoyens et consommateurs, que le développement durable impose le respect des droits de l’homme à chaque étape de production. Elle nous rappelle le prix moral du sucre. Trop souvent, notre sucre est doux-amer ; il a le goût de « la récolte douce des larmes », pour reprendre le beau titre d’un roman d’Edwige Danticat, écrivain haïtienne.
Alors, demandez-vous, chers amis, à chaque fois que vous sucrerez votre « petit noir », d’où vient ce sucre ! Demandez-vous s’il n’a pas été fabriqué par des « damnés de la Terre ». Si c’est le cas, alors le sucre n’aura jamais plus le même goût !
Le développement durable renvoie à une humanité durable, c’est-à-dire une humanité pour laquelle les valeurs de respect et de responsabilité modèlent et modèleront nos gestes les plus quotidiens.
J’aimerais conclure, comme j’ai commencé, par les mots du poète :
« Peuple de mauvais sommeil rompu
Peuple d’abîmes remontés
Peuple de cauchemars domptés
Peuple nocturne amant des fureurs du tonnerre
Demain plus haut plus doux plus large »
Cette espérance est la nôtre. C’est la mienne. Nul doute que c’est aussi celle des citoyens boulonnais et de vous tous dans cette salle.
Je vous remercie.
(Boulogne-Billancourt, Inauguration de l’exposition photos de Céline Anaya Gauthier, « Esclaves au paradis »)









Quel discours !
Celui de Césaire et de Senghor. Celui des poètes du vrai, du un. Celui de l’universalité. Celui des non face aux oui évidents. Celui qui complète en bleu, le vert du loin.Celui de l’amer sucre !
Le combat d’aujourd’hui. Le combat de l’égalité totale. Celui d’hier. La réponse du travail inlasable. Juste et glorieux. Qui redonne la dignité. Unique. Celle de l’Homme.
Merci infiniment, Madame. Au-delà du Ministre ultra médiatisé, j’ai rencontré la Femme. Généreuse pour l’humanité. Merci
Les fils de l’AFRIQUE .l’afrique est fiere de vous .RAMA YADE, OBAMA .CE N’EST PAS LA FIN .CE N’EST QUE LE DEBUT DU COMMENCEMENT …………………………………………………………………………………………..
AFRICA IS THE FUTURE .VIVE L’AFRIQUE VIVE SES ENFANTS ……..
Bonjour Rama ,
je voulais vous temoigner tout mon soutien et vous dire etant 1 fille qui vit en italie je suis fiere d’etre senegalaise et cela je le dois en partie a vous .
Merci
c’est null !!!!