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Rama Yade

Tradition et modernité : entre ouverture et fondamentalisme


Monsieur le Président, Monsieur le Directeur, Mesdames et Messieurs, D'abord un grand merci de m'avoir invitée à m'exprimer dans le cadre du Forum 2000. Ce forum, Monsieur le Président, vous l'avez créé avec Elie Wiesel en 1997. Vous lui avez fixé comme ambition d'identifier les principaux défis auxquels la société internationale est confrontée et d'explorer les moyens à notre disposition pour éviter les conflits à composante religieuse, culturelle ou ethnique. Le thème général de cette édition 2008 est : ''tradition et modernité : entre ouverture et fondamentalisme au 21ème siècle''.

Et notre panel est invité à évoquer la thématique : « Fois et fanatisme ».

Je présuppose que la question qui nous est posée répond à une inquiétude présente : le retour du fanatisme, et principalement le retour du fanatisme religieux, et, pourquoi ne pas le dire franchement, du fanatisme islamiste, malgré le pluriel que les organisateurs ont mis au mot foi, après, j’imagine, de longues discussions internes, guidés, je n’en doute pas, par le souci de ne pas stigmatiser une religion en particulier.

Nous nous trouvons ici dans la patrie de Jean Hus, et sa mémoire nous invite à avoir le courage de nos opinions : en Europe, nous ne risquons plus le bûcher pour des opinions considérées comme déviantes.

Pour ma part, je considère que le fanatisme n’a jamais cessé d’ensanglanter le monde. Si, dans son étymologie, le fanatisme renvoie au religieux, ce qui le provoque, le nourrit et l’exalte, n’est pas toujours nécessairement lié à une foi religieuse.

Car qu’est-ce que le fanatisme sinon le rassemblement d’hommes autour d’une idole, ou d’une idée divinisée, et la désignation comme ennemis à éliminer de tous ceux qui ne participent pas à ce culte.

Cette idole, ce peut être un dieu, une race, une nation, une ethnie, un concept qui peut même être le néant. Le fanatisme nihiliste en est un exemple). L’ennemi, c’est le bouc émissaire, c’est l’impur, qu’il faut haïr de toutes ses forces et sacrifier pour assurer la cohésion du groupe.

La violence et le sacré, pour reprendre le titre d’un des livres l’anthropologue français René Girard, ont depuis longtemps partie liée dans les fondements des sociétés humaines.

Il serait trop long et douloureux d’évoquer les atrocités commises dans l’histoire ancienne, provoquées par un fanatisme qui n’était pas d’essence religieuse. Le vingtième siècle nous en offre  malheureusement de récents et de funestes exemples :

Le nazisme et ses masses fanatisées autour d’un guide, d’une race et d’un ennemi fondamental : le juif.

Le communisme radical de Pol Pot, la volonté d’anéantissement  des Tutsis par les Hutus…

Le fanatisme se sert de tous les ingrédients à sa disposition : la nation, la race, l’idéologie, et la religion bien sûr qui en est un aliment extrêmement puissant.

Car, comme l’a écrit Voltaire dans le Dictionnaire philosophique, « Que répondre à un homme qui vous dit qu’il aime mieux obéir à Dieu qu’aux hommes, et qui, en conséquence, est sûr de mériter le ciel en vous égorgeant ? ».

Les religions ont été instrumentalisées au service de la haine collective des hommes contre d’autres hommes. Mais comme le dit encore Voltaire, ce n’est pas aux religions qu’il faut s’en prendre, « mais à la folie des hommes ».

Ce qui se passe aujourd’hui et qui nous inquiète, c’est le retour d’un fanatisme qui avait semblé disparaître pour toujours, c’est le fanatisme religieux, et en particulier ce qu’on appelle l’islamisme radical.

Je vous le dis sans détour, peu importe que le fanatisme soit religieux, racial, national ou idéologique, ce qu’il faut combattre, c’est le fanatisme lui-même. Le danger qui nous guette dans ce combat, c’est de tomber dans le piège tendu par le fanatique.

Puisqu’il se réclame d’une religion pour commettre ses crimes, c’est donc sa religion qu’il faudrait combattre ? Puisqu’il se réclame d’une race, c’est donc sa race qu’il faudrait combattre ? Puisqu’il se réclame d’une nation, c’est donc son peuple qu’il faudrait haïr ?

Nietzsche nous a mis en garde : « Quand on lutte contre des monstres, il faut prendre garde de ne pas devenir monstre soi-même. Si tu plonges longuement ton regard dans l’abîme, l’abîme finit par ancrer son regard en toi.”

Le fanatisme est totalitaire. Le meilleur remède, c’est la démocratie.

La démocratie, c’est sans doute, comme le disait Max Weber, « le désenchantement du monde », c’est la perte d’un sens global, la fin des explications toutes faites, la rupture avec la pensée magique. Oui, mais c’est aussi l’acceptation de l’humilité des hommes, avec leurs limites, leurs imperfections, leurs doutes, et en même temps leurs rêves de progrès, leur goût pour la solidarité, et leur esprit de tolérance pour ce qui peut être différent.

La démocratie, c’est la responsabilité des hommes face à leur destin, c’est le refus du tragique selon lequel l’homme n’est qu’une marionnette entre les mains d’une entité supérieure. C’est le respect de l’homme, de ses droits individuels, de sa liberté personnelle et l’égale dignité de tous les hommes.

Bref, la démocratie, ce sont les valeurs portées par les droits de l’homme.

Et parmi ces droits, je voudrais rappeler l’article 19 de la DUDDH: “tout individu  a droit à la liberté d’opinion et d’expression…”

Je sais bien que tous les droits énoncés dans la DUDDH sont  indivisibles, mais c’est ce droit que les fanatiques veulent détruire en premier, c’est cette liberté de l’âme que le fanatique craint comme le vampire craint la lumière du jour.

J’ai fait de la défense de la liberté d’expression une des priorités de mon action: j’ai ainsi soutenu, dans la mesure de mes moyens, Ayaan Hirsi Ali, cette ancienne députée hollandaise d’origine somalienne, menacée de mort pour avoir critiqué l’Islam, ainsi que l’écrivain bengladaise Taslima Nasreen, qui  a dû chercher refuge en Europe, pour les mêmes raisons. Qu’elles aient raison ou tort dans leurs critiques, que je partage ou non leurs idées, cela n’a pas d’importance. La liberté d’expression est un des piliers  fondamentaux de la démocratie.

La liberté de croire ou de ne pas croire découle du précédent. Et la France, qui, longtemps, a connu sur son sol des guerres de religions, a instauré la laïcité, en 1905, par la loi de séparation de l’église et de l’Etat. Cette laïcité n’a pas pour objectif de lutter contre les religions, mais de permettre leur libre exercice et leur coexistence avec une stricte neutralité de l’Etat. La religion est devenue en France une affaire privée. Cette laïcité s’est récemment réaffirmée en 2004, avec la loi sur l’interdiction des signes religieux ostentatoires dans les écoles publiques. La France considère que les affaires publiques sont du ressort du peuple, donc de ses représentants, de ses institutions et de son gouvernement, et que les religions doivent s’en tenir à l’écart. Nier et mépriser leur importance spirituelle serait céder à une sorte d’intégrisme laïc: c’est ce que veut signifier Nicolas Sarkozy, lorsqu’il utilise le terme de laïcité positive.

Mais pour ce qui est du temporel, du politique, du fonctionnement de la démocratie, le préambule de notre constitution est clair: “La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale.”

Chaque nation en Europe a son histoire, sa spécificité, mais nous sommes unis par notre adhésion à des valeurs fondamentales, la démocratie et les droits de l’homme.

Tous les pays de l’Union européenne ont ratifié la charte européenne des droits fondamentaux. Nous avons en commun une même idée de l’homme.

Non, les démocraties ne sont pas privées de foi, elles croient en l’homme et en sa dignité.

Permettez-moi, pour finir, vous dire le plaisir que j’ai d’être parmi vous, ici dans cette magnifique cité de Prague, dans cette Europe qui fut longtemps confisquée, pour reprendre les mots de Milan Kundera.

Je ne peux que comprendre, M. le Président Havel, l’attachement indéfectible et définitif que votre pays et vous-même portez à la liberté,et le combat permanent que vous menez pour la défendre.

Votre pays a été au cœur des tragédies du 20ème siècle : Munich, le nazisme, le communisme. Vous connaissez mieux que quiconque la fragilité des choses. La liberté n’est jamais acquise pour toujours, et le respect des droits de l’homme est un combat de tous les jours.

Cette expérience des tragédies de l’histoire vous a rendus particulièrement sensibles aux violations des droits de l’homme, au combat des individus pour leur liberté. Cela vous rend attentif à la survivance de dictatures et à la réapparition de nouvelles formes de totalitarisme.

Votre pays sait que les démocraties sont fragiles. Il sait qu’elles sont condamnées à disparaître si elles renoncent à se protéger.

L’entrée des chars soviétiques dans les rues de Prague en 1968 a marqué l’échec du projet de réformer le communisme et, en un sens, la mort clinique de l’utopie révolutionnaire ; l’apparition quelques années plus tard, autour de vous-même, de Jan Patochka et d’autres  compagnons, d’une opposition se réclamant -non pas de l’idéologie, de la nation ou de la religion- mais, fait nouveau, des « droits de l’homme » a contribué à relégitimer cette référence, y compris à l’Ouest du rideau de fer, et à l’installer durablement au centre de notre système de valeurs.

Vous connaissez mieux que quiconque la valeur de la liberté, son goût et son prix.

Ce monde libre, comme on l’a appelé naguère, affronte actuellement une terrible tempête. Nous payons sans doute un excès de liberté, et un laissez-faire économique dont nous sommes tous responsables. Mais attention à ne pas, comme on dit, jeter le bébé avec l’eau du bain. Que cet excès de liberté dans la gestion financière de notre monde ne nous conduise pas à rejeter la liberté elle-même. La liberté, comme le dit l’article 4 de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, consiste à faire tout ce qui ne nuit pas à autrui. La liberté a donc des limites, la liberté économique ne peut pas non plus ne pas avoir de limites.

Je nourris l’espoir que de cette crise que traverse notre monde, la valeur de la liberté sortira  renforcée, par la redécouverte de la nécessité essentielle de la responsabilité.

Ce mot de responsabilité me renvoie à ma tâche de Secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères et aux droits de l’homme.

Puisque notre sujet présent est « fois et fanatisme », il nous incombe, il est de notre devoir, d’apporter notre protection à ceux qui seraient menacés dans leur vie pour leur liberté d’expression, y compris à l’intérieur de l’Union européenne, par des gens mus par ce fanatisme dont il est question ce matin.

En mars dernier, vous avez appelé à la création d’une union internationale des dissidents, et avez jeté les bases, le 15 avril, en compagnie de Messieurs Barroso et Delors, d’une fondation européenne pour la démocratie. Sachez, M. le Président, que la France est prête à soutenir votre initiative.

M. le Président, cette fondation, ce partenariat européen pour la démocratie ne pourraient-ils pas être l’instrument de cette nécessité morale, celle de protéger ceux qui peuvent mourir, pour ce qu’ils ont dit ?

La liberté est notre bien le plus précieux. L’Europe est une union de peuples libres. Nous devons avoir foi dans nos valeurs. Sans fanatisme, mais avec résolution.

Je vous remercie.

Forum 2000  de Prague – Discours d’ouverture de la table ronde « Fois et fanatisme »

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