Les avocats, ces combattants des droits de l’homme
Nous avons une même passion, le droit. Vous tous, jeunes avocats, qui êtes venus nombreux de vos différents pays pour partager vos expériences, approfondir vos savoirs, partager vos différences.
Vous tous, qui avez contribué à l’organisation de cette 46ème édition d’une manifestation plus âgée que la plupart d’entre nous, mais qui a su garder une vraie jeunesse,
Vous tous, qui faîtes des droits de l’Homme et de l’Etat de droit les valeurs que nous portons et que nous défendons partout où nous allons.
Je suis heureuse d’être parmi vous ce soir. Votre présence ici témoigne de la force de votre engagement. Il est rassurant. Gardiens des droits de chacun, vous êtes, dans vos pays respectifs, ceux par qui recule l’impunité chaque jour. Vous êtes souvent, dans les régimes autoritaires, ceux qui refusent l’arbitraire, défendent l’individu face aux pouvoirs abusifs, en même temps que cette cohorte de résistants que sont bien des journalistes, bien des féministes, bien des militants des droits de l’homme. Professionnels du droit, vous serez aussi ceux qui sauront nous dire les failles qu’il faut combler, les injustices qui perdurent, les solutions qui restent à imaginer.
Pour toutes ces raisons, je vous considère, en tant qu’avocats, comme des acteurs majeurs de l’Etat de droit, de ses avancées. C’est dire qu’il s’agit d’une responsabilité. Je vous considère également comme des interlocuteurs privilégiés, des alliés naturels dans mon action en matière de droits de l’homme, ce gros mot que les réfractaires n’osent même pas prononcer tant il est puissant, évocateur des combats les plus vifs, vecteur des revendications les plus nobles pour la liberté de l’individu, la défense de ses droits.
C’est pour toutes ces raisons que j’accepte si souvent les invitations venant du monde des avocats. J’ai appris m’en familiariser bien avant d’occuper ma fonction actuelle. Par une heureuse rencontre avec votre exceptionnel prédécesseur, M. le Bâtonnier, qui m’a permis d’être associée aux manifestations qui vous rassemblent et aux causes qui vous portent. J’en ai gardé un souvenir ému et tenais à lui rendre hommage pour cette vie consacrée au droit. Mais, avec vous, M. le bâtonnier, nous pouvons continuer ce beau compagnonnage. Car, au fond, si les hommes changent, il est une chose qui ne change pas, c’est la passion du droit.
Et l’on oublie trop souvent que les droits de l’homme sont d’abord du droit. C’est-à-dire des lois, des préambules, des déclarations, des résolutions, du droit international. Inspirés des antiques écoles du droit naturel. Obtenus après bien des luttes sur le terrain, bien des sacrifices. Grâce à ces textes, des enfants soldats sortent chaque jour des casernes. Des femmes, issues de sociétés plus traditionnelles que les nôtres, prennent chaque jour connaissance de leurs droits et se redressent pour lutter, fortes de savoir que ces droits les protègent. Des minorités gagnent leur autonomie et davantage de protection. Les droits de l’homme progressent en commençant par le droit et son application. Application : le mot est important. Car le droit international n’est rien s’il n’est appliqué. Autorise tout s’il n’est appliqué. Les évènements actuels du Caucase le montrent. Et le droit international, dans la conception progressiste suppose bien évidemment le respect des droits de l’homme.
Je ne conçois pas le droit uniquement comme la règle. Puisque la règle seule peut être attentatoire aux libertés. Dans la perspective que je défends, c’est-à-dire la perspective universelle, le droit va de pair avec la justice et le respect des libertés individuelles. A travers vous, les avocats, c’est aux défenseurs de ces libertés individuelles, aux défenseurs des droits fondamentaux que je m’adresse. J’ai vu trop de vos confrères emprisonnés pour leurs convictions, leurs actions. Je suis intervenue à plusieurs reprises pour demander leur libération. Ainsi, c’est parce que certains d’entre vous m’ont alerté sur leurs cas que je suis intervenue, avec le Président de la République, pour la libération de tel avocat tunisien, de tel avocat chinois, de tel avocat soudanais. Avec les journalistes, les ONG, les féministes, les avocats sont, en effet, souvent une cible. Le 10 décembre dernier, j’ai remis à trois avocats chinois, qu’on appelle les avocats aux pieds le prix des droits de l’homme de la République française. Un prix qui salue leur combat mais nous engage aussi à les protéger.
Au-delà de vos serments, je suis venue vous dire qu’à travers moi, c’est la France qui est aussi à l’écoute des avocats du monde entier. Qu’il nous faut être vigilants ensemble et complémentaires.
La diversité de vos origines est une richesse inestimable pour votre association, mais pour toute la profession. Elle ouvre des horizons, favorise les échanges, stimule les expériences. Je vous envie un peu des moments festifs que vous allez partager. Je n’ai pas ce loisir, mais je suis confiante dans leur capacité à nouer entre vous de vrais liens d’amitié et de respect, prometteurs pour l’avenir. Pour l’avenir, parce que la lutte pour la défense des droits n’est jamais terminée.
Quand j’ai été nommée, j’ai eu le vertige : le champ d’intervention qui m’était confié était tout simplement illimité. Je me suis fixé quatre priorités pour agir : droits des enfants, des femmes, liberté d’expression et lutte contre l’impunité.
J’ai pu soulever tous ces sujets en voyageant dans le monde à travers une soixantaine de pays. En République Démocratique du Congo pour défendre les droits des femmes victimes des viols ou en Moldavie pour soutenir celles qui sont victimes de réseaux de traite. Au Darfour, au Cambodge, en Haïti, je me suis préoccupé des droits des enfants. Et partout, je m’efforce de veiller sur la liberté d’expression, ce bien le plus précieux de l’homme comme disaient les révolutionnaires français, et qui est sans doute le droit qui me semble le plus faible.
Et puis il y a la lutte contre l’impunité qui me tient à cœur, car sans elle les droits de l’homme ne sont que des mots. Je suis très attachée à la justice internationale parce qu’elle parle aux victimes, elle est le début de leur réparation. Parce qu’avec elle, plus personne ne peut impunément violer massivement les droits sans risquer de se retrouver un jour devant un tribunal international : tribunaux ad hoc en Yougoslavie et au Rwanda ; tribunaux mixtes comme celui des Khmers rouges ; et bien sûr la Cour Pénale Internationale dont la compétence universelle permet de lutter contre l’impunité partout dans le monde, même si l’on peut regretter que tous les grands Etats n’en aient pas encore accepté le principe.
Parce que je sais que le droit est la première étape des droits de l’homme, j’ai voulu pendant cette présidence française de l’Union européenne m’atteler à une tâche laborieuse mais prometteuse : faire avancer la législation, d’une part, dans le domaine de la lutte contre les violences faites aux femmes, et d’autre part, contre l’homophobie.
Bien évidemment, dans l’immense tâche qui est la mienne, mais si flatteuse puisqu’il s’agit d’abaisser les montagnes entre les hommes et d’améliorer leur quotidien au nom de ce concept suprême qu’est la dignité humaine, la voix des avocats est fondamentale, nécessaire, légitime. Et cette voix-là, qui n’est pas celle d’un juridisme étroit ni d’une morale des bons sentiments, doit être entendue, associée au combat des Droits de l’homme.
Un combat, car, comme vous le savez, les droits de l’homme ne sont pas l’histoire d’une marche triomphale ni d’une cause perdue d’avance. Ils sont un combat, sans cesse, recommencé. Ils ne sont pas plus en crise aujourd’hui qu’hier. Ils ont toujours connu une grande difficulté d’être. Alors, oui, je peux, on peut avoir de grands moments de solitude. Comme tout défenseur des droits de l’homme. Je peux avoir le sentiment ici d’en faire trop et là de ne pas en faire assez. Mais nous sommes plusieurs à mener ce combat-là. C’est la raison pour laquelle j’ai besoin de vous, de votre voix si singulière, si professionnelle, que certains d’entre vous, dans certains coins du monde font entendre jusqu’au sacrifice.
Je voudrais terminer donc mon propos déjà trop long en rendant hommage à votre profession, en souhaitant bonne route, belle route aux jeunes qui s’y engagent avec la foi et la fougue des passionnés sans rien sacrifier au talent, et d’abord celui des mots.
Je vous remercie de votre attention et de votre accueil si chaleureux.
(Paris, 46ème Congrès annuel de l’Association Internationale des Jeunes Avocats)








