Vous oublier, c’est oublier qui nous sommes
Ce soir, c'est une manifestation républicaine qui nous accueille. L'Ecole Normale Supérieure, fidèle à son héritage, à son histoire, à sa morale, est ce soir le temple de la liberté. Il y a ici des personnalités de tous bords, d'en haut, d'en bas, de partout, mais ce soir, nous sommes tous dans le même camp, celui de la défense et de la protection d'Ayaan Hirsi Ali. Et à travers elle, celui de la défense d'un des biens les plus précieux de l'homme, la liberté de conscience et d'expression.
Nous avons tous ici un point commun. Nous sommes vos amis, Ayaan, et c’est la France de la liberté qui est réunie ce soir pour vous apporter son soutien.
Quand la liberté d’expression est menacée, c’est chacun de nous qui doit se sentir menacé. Il en va de nos valeurs, il en va de notre identité. Quand on n’est pas d’accord avec les idées d’un autre, si on s’estime offensé par ses propos, on fait appel au droit, à la justice. Il y a des tribunaux pour cela. L’Etat de droit, c’est cela. Entre civilisation et barbarie, la France a choisi depuis longtemps. Je veux vous dire aujourd’hui que la France éternelle, celle de 1789, celle de Hugo, celle du général de Gaulle, celle de Simone Veil, mais aussi celle de « Ni Putes ni soumises » vous a entendue. Et notre soutien, ce soir, est celui de tout un peuple qui s’est promis de porter par-delà les océans, ces mots qui tonnent jusqu’à donner le vertige aux peuples étrangers : liberté, égalité, fraternité.
Votre crime est celui d’avoir critiqué les fondamentalistes. Et les fondamentalistes se sont juré de vous le faire payer. Et de vous faire aussi payer le fait d’être née femme. Vous payez très cher, chère Ayaan, obligée de porter le souvenir de Théo Van Gogh, sur la poitrine duquel ont été plantés en 2004, deux couteaux sanglants, avec cette fatwa qui vous condamnait.
Dans votre longue errance, beaucoup de solitude, de désarroi, de doutes, mais aussi de détermination. Quelle foi dans l’avenir, en vous, en nos valeurs ! On n’est pas obligé d’être d’accord avec vos propos, mais je vous le dis ce soir, chère Ayaan, vous devez avoir le droit de les tenir. Le long sanglot de la Voltaire des temps modernes que vous êtes est celui de femmes qui ne veulent pas vivre à genoux. Votre détresse est notre humiliation, et votre désarroi notre remords. Qui mieux que le pays des droits de l’homme peut vous entendre, peut vous soutenir ? Qui mieux que moi aussi ?
Comme vous, je suis d’origine africaine, comme vous, j’ai migré en Europe, comme vous, je suis née en terre d’Islam. Je suis d’une religion à laquelle vous n’appartenez plus. Vous dites sur l’Islam des choses très dures. Et je ne suis pas obligée d’approuver complètement. Cela aurait pu nous séparer. Mais Ayaan, du haut de mon histoire, je vous dis que je suis à vos côtés. Et que cela ne changera pas. Aujourd’hui, vous ne demandez qu’une chose : pouvoir circuler librement sans risquer comme vous le dites si brutalement, d’avoir la tête coupée. Nous réfléchissons à la manière de vous faire accéder à la France, à la naturalisation française. Face à votre requête, certains peuvent choisir le parti de la prudence, de peur de provoquer les fondamentalistes.
Sur cette prudence, je m’interroge. Alors que la main des terroristes ne tremble pas lorsqu’il s’agit de tuer, le monde occidental tremblerait-il désormais, lorsqu’il s’agit d’affirmer ses valeurs de liberté, de justice et de solidarité ? Si nous abdiquons, nous risquons de nous retrouver dans une situation où ce sera vous, venue d’un monde supposé si étranger à nos valeurs, qui les défendrait le mieux. Ne pas vous aider, c’est mépriser nos principes, ne pas vous soutenir c’est négliger nos valeurs, et vous oublier, c’est oublier qui nous sommes. Chère Ayaan, je suis très heureuse de vous revoir de nouveau en France. Depuis que je vous ai rencontrée le 11 septembre dernier – quelle date ! – vous arrivez un 11 septembre, chargée d’une fatwa – je ne vous ai pas oubliée. Chaque fois que vous êtes en France, nous nous voyons. Chaque fois que je vous vois, vous me rappelez à mes devoirs. Votre générosité me touche. Il y a quelques semaines, alors que la fatwa qui pèse sur vous aurait pu vous amener à ne penser qu’à vous, et légitimement qu’à vous, vous avez eu pour moi des mots de réconfort et d’encouragement, de fraternité. Votre générosité, malgré le malheur, est votre marque de fabrique. Vous nous rappelez que notre condition de Français signifie la défense de la liberté. Sachez, chère amie, que tant que vous n’êtes pas libre, complètement libre, nous sommes tous des Ayaan. Maintenant, permettez-moi de vous lire un message personnel, de la part de quelqu’un que vous connaissez, que vous appréciez, et qui vous connaît et vous apprécie tout autant. Il est signé du Président de la République :
« Chère Ayaan Hirsi Ali, vous venez de vous voir décerner, par un jury de femmes, le prix Simone de Beauvoir, dont nous célébrons cette année le centenaire de la naissance.
C’est un hommage qui vous est rendu par les femmes françaises, et au-delà, par toute une nation, qui vous exprime ainsi sa solidarité. Hommage à votre liberté, hommage à votre courage, hommage à votre soif de vivre pleinement et librement.
Les combattants de la liberté comptent dans leurs rangs de nombreuses femmes, je pense à l’Iranienne Shirin Ebadi, la Guatémaltèque Rigoberta Menchu, la Birmane Aung San Suu Kyi, toutes trois d’ailleurs prix Nobel de la Paix. Comme si les femmes étaient souvent à l’avant-garde du combat pour la liberté. Comme si par les souffrances qu’elles endurent, elles étaient plus conscientes que d’autres de la nécessité de l’émancipation individuelle. Sans doute est-ce pour cela qu’on mesure le degré d’ouverture d’une société à la place qui est faite aux femmes. Vous incarnez la part que les femmes ont toujours prise dans les luttes pour la liberté.
Sachez chère Ayaan, que vous n’êtes pas seulement un modèle pour les femmes qui vous honorent ce soir, mais aussi pour les hommes. Vous êtes la cible de fanatiques qui veulent imposer au monde un ordre obscur, où des femmes et des hommes seraient menacés de mort au seul motif qu’ils ont exprimé des idées contraires aux leurs. Ces fanatiques veulent des sociétés uniformes et soumises à leur conception dévoyée de la foi. La mission de la France, au contraire, est de se battre pour que la diversité existe et soit respectée partout dans le monde. Que vos ennemis sachent que s’en prendre à vous, c’est s’en prendre aussi à la France.
Mais, chère Ayaan, vous n’avez jamais accepté de vous résigner à la condition de victime. Vous êtes d’abord et avant tout une combattante, avec toute la détermination d’une femme d’honneur.
En tant que Président de la République, je suis fier que des personnalités françaises de tous bords se mobilisent pour vous apporter leur soutien. C’est la France des Lumières, c’est la France de Voltaire qui est autour de vous ce soir. Ce n’est ni la France de gauche, ni la France de droite, ni celle du centre, c’est la France, tout simplement. Et en tant que futur Président du conseil Européen, je voudrais aussi vous faire part de ma détermination à agir avec nos partenaires européens pour que puisse se mettre en place un fonds communautaire destiné à assurer la sécurité et la liberté de circuler des ressortissants européens qui sont menacés dans leur vie, comme vous, par des fanatiques obscurantistes.
Recevez, chère Ayaan Hirsi Ali, l’expression de mon respect et de mon amitié. »
(Merci aux organisateurs de cette soirée, Bernard-Henry Lévy, Caroline Fourest et Philippe Val, le directeur de Charlie Hebdo et à Madame Canto-Sperber, qui nous accueille dans son Ecole).



